Cinéma

Réflexions, explications sur l'Atonie

Par namietny, le 01/06/2009 à 12h09
Hellow!
Réflexions, explications
J'avais publié en décembre dernier le scénario d'un film que j'avais tourné. Pour ceux que ça intéresse, j'en donne quelques explications telles que je les avais écrites pour un dossier scolaire:


J’ai donné plusieurs directions à ce film plutôt expérimental.
Il est d’abord un sujet qui me tient à cœur, me permettant d’interroger plus que de répondre. C’est ensuite un apprentissage de techniques, tout du moins une expérience. Enfin, c’est une musique.
    Image Utilisateur L’Atonie est l’histoire ambiguë d’une révolutionnaire pessimiste qui ne voit aucune issue au conflit que son groupe et elle ont eux-mêmes déclenché. Ne se sentant pas épaulés par la population, convaincus pourtant du bien-fondé de leur action, ils vivotent de petites actions spectaculaires mais n’ébranlent pas le fond du problème et restent inefficaces, comme le moustique sur la peau d’un buffle. C’est ce sentiment qui entrave l’esprit du personnage et qui inspirera le titre du film.
Ce qui suit est la critique linéaire du film :

• Construction générale
La référence aux genres littéraires de l’antiquité, à savoir épopée et tragédie, est omniprésente dans le film. Les évènements sont en effet concentrés en vingt-quatre heures. L’unité de temps est respectée, celle de l’action aussi : le scénario ne souffre pas d’intrigues secondaires, de détails, chaque scène apporte une précision quant à la personnalité de A. et va à l’essentiel. Enfin, il n’y a que deux lieux physiques (qui ne soient pas rêvés) remarquables : le refuge de ces anarchistes et la chambre de A.

• Personnages et situation
A. est le personnage central de ce film, parfaitement identifiable par son tee-shirt blanc. N’y voyez pas le symbole de la pureté ou une autre interprétation. Il s’agit ici d’attirer le regard du spectateur sur cette non-couleur, au milieu de toutes les autres. Les personnages restent anonymes, alors que la position géographique peut se deviner. A moitié cachée par l’indication du début du film, elle est néanmoins flagrante en écoutant la radio.

• Le prologue
L’introduction qui n’apparaît pas dans le scénario a été ajoutée pour la musique. Je considérais que ces paroles à demi-murmurées constituaient une mise en condition du spectateur non négligeable. Elles évoquent déjà la sensation d’abandon et de fatalisme qui occulte les pensées de A. Les forces en présence apparaissent disproportionnées et caractéristiques des épopées.

• Les transitions
Les nuages sont présents tout au long du film. Traditionnellement représentatifs du temps qui passe, ils sont aussi utilisés pour marquer la transition entre rêve et réalité et brouiller de ce fait les repères habituels du spectateur qui ne saura plus à quoi il a affaire. D’autre part, cela sert le propos du film qui se déroule du début à la fin dans l’esprit de A., entre rêves, souvenirs, délires…

• Séquence 2 et 3
La première scène symbolique est la séquence 2, qui est complémentaire à la séquence 3. Nous accédons au rêve de A., se figurant un mur marqué de l’antagonisme entre Etat et anarchistes. En noir et blanc, la scène la met encore en valeur, voire en dehors du conflit. Elle n’y ait déjà plus et se pose en juge. C’est tout le paradoxe du personnage, qui ne se donne pas les moyens à hauteur de ses ambitions. D’autre part, le slogan utilisé « Mur blanc, peuple muet », parce qu’il date de mai 68, indique l’enracinement du conflit depuis des décennies et l’ambigüité de ses limites. Car si la ligne au mur est franche, si à l’extérieur les deux parties semblent bien identifiées, on dit aussi qu’à l’issue d’une révolution, « les tyrans ont changé, mais la tyrannie est restée ». De fait, de nombreux soixante-huitards ne semblent plus, aujourd’hui, aussi révoltés qu’ils ne l’étaient hier.

• Séquence 6
Après la tension de la séquence 5, très longue, le spectateur marque une pause dans la scène suivante et découvre un nouveau rêve. Celui-ci a un effet presque prémonitoire, laissant filer cette fumée sans rien faire. Elle s’échappe du corps de A. comme si elle en constituait son essence. Le choc provoqué par les évènements précédents est responsable de ce laisser-aller et l’on considère maintenant qu’il n’y a plus de retour possible.
    Image Utilisateur J’ai essayé des techniques de prises d’images, de narration, de direction d’acteurs : donner l’impression de l’enfermement par des cadres serrés, coupés ; donner l’illusion d’un grand nombre de personnages en ne les rendant pas familiers, les obligeant sans cesse au mouvement ; rechercher la spontanéité de certaines situations, rester au plus près du texte dans d’autres…
    Image Utilisateur Enfin, la musique a entièrement été composée pour ce film, je l’ai faite moi-même et l’on n’entend que de la harpe. Elle est une seconde voix aux images, du temps où les films muets se servaient d’un piano. Ainsi, la séquence 11 est le prétexte à une relecture du film entier, par la bande sonore. Elle est d’abord conventionnelle, encore écoutable du « grand public » mais glisse progressivement vers des régions contemporaines et sans repères musicaux traditionnels. La lente montée dans les aigus est le point de non-retour que le personnage principal, A, a atteint lors de l’annonce du président. Il s’ensuit une perte de repère d’abord discrète, puis tonitruante qui enterre inexorablement notre héroïne dans les profondeurs de son mal-être. La fin, reprise du début, boucle la boucle et nous rappelle comment ces tristes morceaux de vie trouvent une délivrance dans la mort.
Je pense que je vais poster le film sur Dailymotion si j'obtiens les autorisations nécessaires pour ça (celles des acteurs, entre autres )

Cordialement,
Namietny.

Scénario de l'Atonie

Par namietny, le 27/12/2008 à 12h46
L'Atonie
Voici l'intégralité du scénario de l'Atonie, un court-métrage que j'ai réalisé en 2008. Bonne lecture!


Image Utilisateur SYNOPSIS

A ne survivra qu’en détruisant le monde capitaliste dont elle se sera volontairement mise en marge. Mais seule, l’entreprise semble impossible et il ne lui reste plus qu’à mourir. Alors qu’elle fait une overdose, elle se remémore des périodes de sa courte vie, qui ne sont autres que ses tentatives de révoltes.

A est une métaphore des mouvements anarchistes. Alors qu’ils dénoncent certains faits de notre société, l’échelle de leurs actions ne dépasse pas la localité et l’on peut se demander si leur idéologie n’est pas morte.

Ils rêvent de révolution sans jamais la faire. Mais en rêve-t-on encore?
Peut-on encore penser qu’un autre avenir est possible, même tous ensemble?
Punk is or not dead?


Image Utilisateur INDICATIONS GÉNÉRALES
  • Acteurs : 6.
  • Déroulement sur 24h (comme les tragédies) : débute au soir avec l’annonce du président (20h, heure des infos) ; les réflexions se poursuivent la nuit ; les protagonistes s’endorment à une heure avancée ; au petit matin, ils élaborent des plans de batailles durant toute la journée. La scène de l’agonie de A (avec le plan noir et la séquence musique) constitue une seconde soirée.
  • EN ITALIQUE, LES EXPLICATIONS NARRATIVES.
  • Inutile d’apprendre les dialogues par cœur, les rôles ne sont pas distribués. Ne vous inquiétez pas, les plans sont courts, les paroles faciles.

Image Utilisateur SCÉNARIO

Int/soir. Chambre. Séquence 1

Alors que le coucher du soleil incendie la chambre, A est allongée sur un lit de camp. Vêtue d’un simple tee-shirt blanc ample très long, elle remue dans un demi-sommeil perturbée. Une partie de son corps se trouve hors du lit.
Son esprit divague, les scènes qui suivent sont le reflet de ses rêves et des derniers évènements de sa vie.

Ext/matin (car rêve). Rue. Séquence 2

Dans une rue très étroite, en noir et blanc, A déroule une bande en plastique de chantier sur un des murs tout en marchant le bras tendu, la tête fixe droit devant elle. C’est une ligne fine rouge qui s’étend sur toute la rue.

TITRE DU FILM : L’ATONIE


Ext/matin (car rêve). Rue Séquence 3

La ligne se termine. A. écrit un A anarchiste au sol, un peu plus loin.

**Mur blanc, peuple muet. Mais toi, tu crèveras le conflit au front. Alors il en restera un debout, et celui-là règnera. ** (Voix Off)
Cette ligne symbolise le propos du film, dont le nœud est un conflit entre capitalisme et anarchisme, fatalistes et optimistes.

Ext/soir (car rêve). Rue. Séquence 4

La caméra se tourne vers le ciel et se sont des nuages qui défilent (en accélérés).

Int/soir. Pièce. Séquence 5

LES DIALOGUES SONT DES INDICATIONS. ILS ANNONCENT DES IDÉES GÉNÉRALES ET PEUVENT (OU NON) ÊTRE MODIFIES.

Nous sommes dans une planque « clandestine », lieu de vie pour ces anarchistes.
6 personnes entrent dans la pièce et prennent leur marque : ils allument la télé, se changent, plient les vêtements étendus, rangent un peu les papiers éparses. Ils évoquent leur journée et narrant les différents incidents récents. Nous apprenons que la situation du pays est critique : des attentats sévissent un peu partout contre le régime, les habitants se sentant en insécurité permanente.
La pièce est en désordre, un fouillis insouciant y règne. Parmi les 6 personnes se trouve A. Tout à coup, à la télé, un flash info exclusif interrompt le programme : c’est une annonce officielle, le président annonce qu’il prendra les pleins pouvoirs. Cela provoque un tollé parmi les amis. Certains s’effondrent en larmes, d’autres explosent de colère, d’autres encore sont stupéfait. Parmi eux, quelqu’un monte se lève pour être vu et hurle pour se faire entendre. L’agitation est à son comble mais l’on entend son discours :

Dans la confrontation qui suit, il est important de garde en tête que l’insurrection du pays n’est due qu’à un petit groupe, qui grossit, certes, mais toujours minoritaire.
« S’il vous plaît, écoutez-moi ! Ne baissons pas les bras ! Il faut se rassembler ! Unir toutes nos forces ! Nous manifesterons ! Nous ne laisserons pas passer ça ! La dictature crèvera parce que nous y croyons, nous sommes tous solidaires ! Ensemble, ensemble, nous pouvons faire quelque chose ! »

Le calme revient peu à peu. Cela permet à A. de pouvoir répondre :

« Nous avons eu devant nous des mois et des mois, nous savions ce qui allait se passer, et nous n’avons rien fait ! Pourquoi maintenant ? Il a les pleins pouvoirs, aujourd’hui ! Alors que nous aurions pu nous faire entendre bien avant, nous étions comme aveugles, presque content du gouvernement ! Qui sommes-nous finalement ? Si même les anars n’ont plus de couilles ! »

Son intervention a réanimé les passions, une troisième prend la parole :

« Ecoutez ! Ecoutez tous ! Il n’est pas trop tard ! Nous n’avons pas été surpris, nous ne nous sommes pas laissé endormir par les paroles de l’Etat. Mais le peuple ne nous a pas suivis, parce que l’imaginaire populaire nous a vus comme des terroristes. Il faut lui apprendre à nous connaître, diffuser largement nos idées et continuer les attentats pour fomenter un soulèvement général. »

La scène s’est à nouveau apaisée. Mais A. n’en démords pas, et continue :

« Le peuple ! C’est quoi ces grands mots, ces schémas tout préparés ! Va dire au peuple qu’il faut renverser l’Etat, pour qu’il puisse être libre ! Vas-y, et il te dira : Non ! Les étrangers pourraient y venir, les magasins se vider, et ma femme coucher avec mon voisin ! Tu veux que je te dise ? Ton peuple est un mouton, qui sans carotte est pris de peur. Et la carotte, c’est le gouvernement. Qu’on lui dise, l’immigration est horrible, et il répondra d’accord, si j’ai toujours ma paye. Le fric ! C’est tous ce qui compte ! »

Sa dernière phrase est noyée sous les applaudissements d’une part, les sifflets de l’autre. Chacun essaie de prendre la parole. Le bruit est à son comble, et A. ne participe plus à la querelle. Elle boit une bouteille au goulot, l’œil sur la télévision, toujours allumée.

« Je ne suis pas d’accord ! Les français se sont battus pour acquérir des droits ! 1789, la Commune, Mai 68 ! Ca n’était pas du flanc, ça ne peut pas en être ! »

« Plus à notre époque, plus maintenant ! Il n’existe plus de revendications de vrai gauche, comme il en existait au XIX° ! C’est fini ! »

« Mais qu’est-ce que vous voulez, à la fin, vous êtes des nôtres ou contre nous ?

On ne discerne plus de paroles distinctes, c’est un capharnaüm gigantesque.

Ext/nuit (car rêve). Solarium. Séquence 6

A. fume. La tête renversée en arrière, laissant échapper la fumée comme elle peut.
Chanson accompagnée à la harpe, les paroles traduisent les pensées intimes des personnages. La fumée de la cigarette est une métaphore de la disparition de A.

Int/nuit. Pièce. Séquence 7

L’atmosphère est calme à nouveau. Le temps poursuit son œuvre.
Les matelas sont de sortis pour que tous puissent s’y allonger. Nous sommes à une heure avancée de la nuit, durant laquelle une personne effectue un tour de garde pour se tenir au courant de l’actualité. Elle en réveille une autre pour aller se coucher. A se lève immédiatement après et vient s’asseoir à côté du nouveau de garde :

« Je crois que les communistes sont plus réalistes que nous. Une concentration de tous les pouvoirs avant la libération finale. »

« Tu crois que les gens ne sont pas assez préparé ? »

« Oui. Et je crois que nous allons gaiment vers une nouvelle dictature. Sans que nous en éprouvions la moindre peine. »

« C’est dur, ce que tu dis. Et ce n’est sans doute pas vrai. »

« Il y aura des mécontents, c’est certain. Mais le gouvernement a lu 1984, lui aussi. »

« Si demain, pendant qu’il est encore temps, nous commettons des actes de résistance sur tous le territoire, en mettant les bouchées doubles… »

« Nous serons considérés comme des terroristes, ne l’oublie pas. Nous ferons des morts, nous servirons sans doute la cause des nihilistes, mais cela n’avancera pas la notre. »

« C’est la merde. » en murmurant.

« Inutile que je te rappelle comment je m’étais opposée à votre pseudo guérilla. »

« Tu es considérée par beaucoup comme fausse. Tu en as conscience ? Ce que tu dis n’a pas beaucoup d’importance, ici, et pas mal de gens te soupçonnent d’avoir des liens avec la police. »

A. ne répond pas, elle se recouche.

Ext/matin. Rue. Séquence 8

Les nuages défilent à toute vitesse pour découvrir le petit matin.
Permet la transition avec la suite.

Int/matin. Pièce. Séquence 9

A. dort. Un petit comité a sorti des plans, ils sont assis à même le sol, au milieu du bazar. Chacun donne sa version des actions possibles, sans faire véritablement avancer le débat. A. se réveille. Elle éteint la télé, et allume la radio. Stupeur : les stations d’actualité ne diffusent plus que de la musique. Un spot du gouvernement passe de temps en temps. Cela démoralise complètement le petit groupe, qui s’affole. On éteint la radio. Le silence se fait lourd. On a peur.

Séquence 10 >>> Entracte

Séquence photos de révoltes, révolution, foules, manif’s etc, très rapide.

**Cela n’est pas si mal. Je me souviens que très souvent, en laissant traîner mes oreilles, je pouvais entendre ces quelques mots. Cela n’est pas si mal. Comme si savoir se contenter de ce que l’on a, est largement suffisant. Comme si le mieux devenait l’ennemi du bien. Mais nous n’étions pas une génération ayant vécu la guerre, et voulions tout. La liberté, l’égalité, la solidarité, et pas d’Etat. Pauvres idéalistes sans idéaux. Car enfin, nous qui croyions aux vertus du peuple, nous sentions perdus de le voir ainsi acquiescer. Etait-ce là son véritable souhait ? Nos cicatrices se rouvraient alors, et le monde nous semblait ingrat.** (Voix Off)

Séquence 11 >>> Musique

Sur plan fixe noir.

Int/soir. Chambre. Séquence 12

Situation identique que séquence 1.
Gros plan sur ses yeux et sa gorge, tendus à l’extrême, bouche ouverte. Puis A. se convulse de plus en plus fort. Aucun son ne s’échappe, mais elle hurle. Elle meurt. La caméra révèle enfin la présence au sol de boîtes de médicaments vides, de gélules, de seringues…

GÉNÉRIQUE DE FIN